Le Cep n°11. 2ème trimestre 2000
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Dominique Tassot
Résumé : L’histoire de l’arianisme montre comment la majorité peut adopter une
idée religieuse fausse sans véritable conviction, par opportunité. Puis l’erreur se
propage à tous les domaines de la pensée, par contamination. Aujourd’hui
l’évolutionnisme nourrit une idée fausse sur les origines et s’oppose à la création de
tous les êtres par Dieu. Cette hérésie imbibe de proche en proche tous les
domaines, jusqu’à la diététique : le Pr. Seignalet, par exemple, en vient à déclarer
que l’homme n’est « pas encore adapté » aux céréales !… La restauration de la vérité
religieuse devra précéder la remise en ordre des pensées et des comportements.
Derrière toute erreur, disait Péguy, se cache une erreur théologique.
Derrière les erreurs qui fourmillent dans la pensée contemporaine, on
peut donc espérer trouver un fil conducteur sous la forme d’une hérésie.
Dans Humani Generis, au tournant du siècle, Pie XII suivait cette
démarche lorsqu’il écrivait : « C’est avec imprudence et témérité que
certains soutiennent que l’évolution, qui n’a pas été pleinement prouvée
même sur le terrain des sciences naturelles, explique l’origine de toutes
choses, et qu’ils supportent avec audace l’opinion moniste et panthéiste
que le monde est en continuelle évolution. Les communistes souscrivent
ardemment à cette opinion afin que, lorsque les âmes des hommes auront
été privées de toute idée d’un Dieu personnel, ils puissent plus
efficacement défendre et propager leur matérialisme dialectique. »
Ainsi l’erreur sur Dieu conditionnait l’erreur sur la politique, ici le
primat de la société sur la personne.
Or que nous enseigne l’histoire de l’arianisme, auquel la religion
contemporaine se rattache par bien des aspects ?
Durant plus de trois siècles (321-653), des pans entiers de
l’épiscopat se rallièrent à l’idée que le Christ n’était pas véritablement
Dieu. Mais hormis une minorité convaincue (Arius et ses disciples
directs d’un côté, Athanase et Irénée de l’autre), le grand nombre oscilla
au gré des circonstances, preuve que l’option théologique de chacun ne
résultait pas d’une démarche intellectuelle personnelle qui, en
conscience, l’aurait contraint d’adopter certaines vérités. Les uns étaient
des hommes de bonne volonté qui souhaitaient préserver l’unité
apparente de l’Eglise et cherchaient des formules de compromis ; les
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autres craignaient l’empereur qui pouvait alors soit les favoriser, soit les
destituer ou les bannir.1
A la mort de Julien l’Apostat, en 363, les légions proclamèrent
Jovien empereur. Qu’il fut catholique n’avait sans doute guère pesé sur le
choix de l’armée. Aussitôt les persécutions cessèrent et l’orthodoxie reprit
le contrôle.
Un an plus tard, Jovien mourut et Valentinien – qui lui succèda –
nomma sur l’Orient son frère Valente, arien passionné. L’arianisme revint
jusqu’au règne du général espagnol Théodose.
Le saint Ulphilas, l’apôtre des Goths, traducteur de l’Ecriture,
civilisateur, évangélisateur et confesseur, avait été ordonné évêque en
341 par Eusèbe de Nicomédie, le premier évêque à soutenir Arius. Il
propagea un credo modérément arien (le Fils est Dieu créateur de toutes
choses mais soumis au Père et l’Esprit, soumis au Fils, n’est pas Dieu)
auquel ces barbares, encore acquis à l’idée d’une religion nationale,
restèrent fidèles. Or les légionnaires Goths, considérés comme étrangers,
n’étaient pas tenus de pratiquer la religion de l’Empire. Un arianisme
politique survécut ainsi durant 3 siècles et s’établit en Occident à la
faveur des conquêtes burgondes et wisigothes principalement. Cet
arianisme est « à peu près sans importance sous l’aspect dogmatique »2 et
la défaite de ce parti, outre la victoire de Théodose, résulta surtout de
l’impossibilité, pour les diverses tendances ariennes, de proposer un
credo qui fît l’unanimité..
Il ne faut donc pas s’étonner si le grand nombre professe
aujourd’hui des idées « moyennes », incompatibles avec la foi apostolique
mais conciliables avec les théories régnantes. Ce n’est plus la crainte de
déplaire à l’empereur qui attiédit les formules de la foi, c’est la peur du
ridicule. L’autorité intellectuelle des « savants » l’emporte désormais sur
les claires affirmations de l’Ecritures ou du dogme.
Déjà l’arianisme de Newton, sous couvert d’une profonde
religiosité, lui faisait reléguer le Christ à l’arrière-plan, refuser qu’il fût le
1 Depuis Constantin, les évêques avaient reçu des fonctions officielles qui, de facto,
les subordonnaient à l’empereur. 2 Dictionnaire de Théologie Catholique, art. Arianisme, t. I, 1903, col. 1858
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Juge annoncé dans l’Apocalypse3. Aujourd’hui c’est l’Ecriture elle-même
qui se trouve sans cesse retaillée sur la mesure des lubies individuelles.
De norme, elle devient normée, rapetissée par la fausse prudence
d’esprits qui ne croient plus vraiment que Dieu est Dieu, donc tout-
puissant et omniscient.
Il n’est pas de locution plus répandue dans les prêches que celle-ci :
« Il ne faut pas croire que … » Au lieu d’une confiance a priori envers le
sens obvie, règne l’idée que Dieu a parlé pour dire autre chose que ce
qu’Il semble dire. Le sens vrai serait toujours à reconstruire : l’homme se
fait l’interprète des paroles divines, alors que la tradition juive ou
chrétienne a toujours vu dans l’Ecriture elle-même son interprète. Le sens
spirituel d’un verset, selon saint Thomas, n’est assuré que s’il figure
littéralement en quelqu’autre passage. Quand Jésus-Christ enseigne aux
disciples d’Emmaüs, c’est en les renvoyant aux trois parties de l’Ancien
Testament : la loi, les livres historiques et les prophètes4. « Et
commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes il leur
interpréta dans toutes les Ecritures ce qui le concernait. » (Luc 24:27)
Prenons ce verset bien connu de l’Evangile : « Pour moi, une fois
élevé de terre, j’attirerai tout à moi « (Jean 12:32). S’il était commenté à
l’improviste, nul doute que le sens retenu serait l’idée d’un Christ glorieux
venant sur les nuées rassembler tous les hommes, voire le Christ-omega
de Teilhard, terme ultime de l’évolution devenue consciente d’elle-même
!… Or le verset suivant vient imposer le seul commentaire autorisé, ici le
sens le plus matériel et immédiat : « Il disait cela pour signifier le genre
de mort qu’il devait subir. »
Ainsi le salut passe nécessairement par la Croix ; et telle est bien la
grande vérité dont le monde ne veut plus, car elle n’a plus sa place dans
la vision évolutionniste des choses.
Le Docteur Jean Seignalet, chargé de cours à l’Université de
Montpellier, propose un régime alimentaire qui semble faire merveille
sur les maladies auto-immunes : suppression totale du lait et des céréales.
Mais au lieu de s’en tenir aux faits : l’action thérapeutique constatée sur
certaines pathologies, il prétend expliquer cet effet par une théorie
générale sur l’alimentation, applicable aux bien-portants comme aux
3 cf. D .Tassot, La Bible au Risque de la Science, éd. F.X de Guibert, Paris, 1996,
pp.91-96. 4 Ce procédé s’est conservé dans l’exégèse juive sous le nom de « rémez », le « collier »
formé de perles harmonieusement tirées des trois parties de l’Ancien Testament.
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malades. Il oppose ainsi le « régime ancestral » qui aurait été celui des
premiers humains, se nourrissant de chasse et de cueillette, et le régime
moderne, celui des « sédentaires-agriculteurs-éleveurs » caractérisé par
l’usage du blé, de l’orge, des laits animaux et par la cuisson des aliments.
Pour le Docteur Seignalet, « pendant des millions d’années les
hommes ont consommé une nourriture naturelle, analogue à celle des
animaux sauvages. D’après les lois de Darwin, les enzymes et les
mucines digestives, les enzymes cellulaires étaient adaptées aux diverses
substances ingérées. L’alimentation « moderne » (Nb. qui pour lui remonte
à 9000 ans) est riche en macromolécules nouvelles, pour lesquelles
enzymes et mucines ne sont souvent pas adaptées. »4
Ainsi, à l’échelle de l’évolution, l’humanité ne serait pas encore
habituée au pain et au vin ! Il écrit ailleurs: « Le lait de femme est le seul
aliment réellement adapté aux besoins du nouveau-né et du jeune enfant.
Ceci est une conséquence logique des lois de Darwin et des pression de
sélection exercées pendant des millions d’années. »5
Qui ne voit l’incongruité de telles explications ? Les faits ne se
démontrent pas, ils se constatent. Et si l’on veut à toute force les
interpréter, le concept de Création y est bien plus apte que celui d’une
hypothétique adaptation évolutive. En créant les animaux et les céréales
domestiques, Dieu ne pouvait ignorer l’usage que l’homme en ferait !…
Jean Seignalet butte d’ailleurs sur une « difficulté » qu’il signale sans s’y
attarder.
» Les besoins de l’enfant variant avec l’âge, il est remarquable de
noter que la composition du lait maternel se modifie dans le temps. »6
Cette preuve d’une préadaptation harmonieuse devrait suffire à lui faire
abandonner son système : la supériorité de l’explication par un Créateur
intelligent est ici manifeste.
Nous voyons donc un esprit brillant, par ailleurs observateur et
auteur d’un régime sans doute adapté à certaines pathologies,
s’embarquer sur une théorie scientifique des plus fragiles par négation
d’une vérité théologique.
4 J.Seignalet, L’Alimentation ou la troisième médecine, éd. F.-X. de Guibert, Paris,
1998, p.58. 5 Ibid., p.64. 6 Ibidem.
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Maintenant, comment qualifier cette hérésie latente qui ronge le
vingtième siècle ? Il nous semble que l’erreur principale, celle qui les
relie toute, les fonde ou les justifie, est l’oubli du concept de Création,
avec toutes les conséquences qui découlent des affirmations scripturaires
sur le statut des êtres animés et inanimés comme « créatures ».
Dans une adresse aux théologiens autrichiens, en 1989, le cardinal
Ratzinger évoque l’écroulement d’une foi qui s’est « laissée prendre dans
les structures mentales du monde moderne ». Pourquoi cela ? « En premier
lieu, écrit-il, on doit attirer l’attention sur une disparition presque totale,
dans la théologie, de la doctrine de la création. A ce propos, il est
symptomatique que dans deux sommes de théologie modernes
l’enseignement sur la création comme contenu de la foi soit supprimé et
remplacé par de vagues considérations de philosophie existentielles ». Et
plus loin : « Le déclin de la doctrine de la création, avons-nous dit,
entraîne le déclin de la métaphysique, la fermeture de l’homme sur sa
dimension empirique. Mais quand cela se produit la Christologie
s’affaiblit nécessairement aussi. Le Verbe, qui était au commencement,
s’évanouit. On ne parle plus de la sagesse créatrice. Dépouillée de sa
dimension métaphysique la figure de Jésus-Christ se rétrécit à la
dimension d’un simple Jésus historique et donc d’un Jésus « empirique »
qui, comme tout ce qui est empirique, ne peut contenir que ce qui est
produit par le hasard des circonstances. »7
Le diagnostic étant ainsi posé, quel sera le remède ? Comment
pousser les théologiens à revenir à une doctrine de la création?.
7 Card. Joseph Ratzinger, Les difficultés en matière de foi dans l’Europe d’aujourd’hui,
Osservatore Romano, éd. Française du 11/7/89, pp.5-6.